« Ce qui vient et qui ne dure jamais mon ange, c'est la douceur du jour. La demande faite à l'invisible d'apparaître. C'est le besoin que le ciel ouvre ses bras et me console d'être là. J'ai tenu, nuit après nuit, pour obtenir ma part de promesses. Chaque aube m'a laissé un relent acide et j'ai le coeur brûlé.
Ce qui vient et qui ne dure jamais, mon ange, c'est le sentiment que rien est grave. Que je m'en remettrai. Je ne m'en remets pas. Je ne me remets de rien. Les cassures ne se réparent pas, elles appuient les unes sur les autres et je claudique trop dans la vie pour en apprécier le goût.
Ce qui vient et qui ne dure jamais, c'est la lumière. Celle que l'on croit percevoir dans le regard d'un père, d'un amant. Je ne sais rien des hommes. Je suis là, comme une pièce rapportée, dans un monde que je ne comprends jamais. Mon âme s'est cognée et s'est mille fois cassée.
Ce qui vient et qui ne dure jamais, c'est la parole. Les mots manquent. Les mots se taisent. Ceux-là, tu sais, dont on a tant besoin pour lever les matins et croire à la journée qui vient. Les mots mentent aussi. Ils blessent et brisent petit à petit. Ceux-là, tu sais, qui mordent comme des chiens apeurés et vaincus. Certains mots donnent la rage, tu ferais bien de l'accepter.
Ce qui vient et ne repart jamais, c'est le silence. Les cernes d'un monde mal réveillé qui broie les êtres comme des céréales au petit déjeuner. Le monde poursuit sa course chaque jour et broie son lot de corps et de coeurs, et personne ne vient jamais arrêter la roue folle de la vie. Personne ne peut arrêter l'engrenage. [...] Ma seule victoire c'est le refus.
Ce qui vient et qui ne s'efface pas mon ange, c'est la fatigue. Moi, je ne veux plus lutter. Je ne veux même plus essayer de croire que tu peux quelque chose pour moi. Je te l'ai dit, il est trop tard. Toi et moi, en haut de cette tour, c'est nul. C'est dérisoire et ça ne peut pas durer.
Ce qui va et qui vient et me donne le vertige, c'est l'attente. Il faudra bien une dernière page, n'est-ce pas ? Je suis. J'ai été. Et maintenant, mon ange, il vaudrait mieu que tu me laisses sauter.»
Anne Mulpas - Il n'y a pas d'Ange.